Histoires expatriées | La distance

En décembre dernier, pleine de bonnes intentions, je proposais un thème pour le rendez-vous mensuel de blogueurs #HistoiresExpatriées. Je voulais me remettre sur le blog de façon plus régulière et écrire sur une idée imposée me semblait être un bon départ. Je n’ai finalement pas réussi à m’y tenir… Depuis le début de l’année, c’est simple, j’ai déserté le blog et la page Facebook. Manque de temps, manque de motivation et prise de doute sur le fondement de mes publications, j’avais besoin d’une pause. Mais voilà le mois d’août entamé et je réalise que j’en suis la marraine, ce qui me « force » à sortir de mon silence et à retrouver mon clavier. J’aurais aimé que mon article de retour soit léger, mais le thème que j’avais sélectionné pour le rendez-vous amène des questionnements plus profonds. Je souhaitais lire l’expérience de blogueurs sur leur gestion de l’éloignement. On était alors en décembre, c’était mon deuxième Noël loin de mes proches depuis mon départ et je me demandais comment les autres géraient cela de leur côté. Huit mois plus tard, le sujet est toujours pertinent ! Car même si le moral est au beau fixe en ce moment, choisir de vivre dans un pays différent est parfois synonyme d’ascenseur émotionnel.

Noël
Pourtant, on n’est jamais seul à Noël. Des Pères-Noël secrets décorent des arbres dans les sentiers. ©Kelly Tabuteau

Je le savais, au moment de faire mes valises, il y a près de trois ans de cela, que mes proches allaient me manquer, que nos quotidiens ne seraient plus mêlés les uns aux autres comme avant et qu’une certaine forme de proximité se perdrait au fil du temps. Ma quête du bonheur m’a en effet menée à l’autre bout du monde, une expatriation en solitaire, qui m’a obligée à dire au revoir, temporairement, aux personnes qui comptaient le plus à mes yeux. Pourtant, je fonçais tête baissée vers ce futur si prometteur, persuadée que nos relations seraient plus fortes que la distance, qu’Internet serait mon meilleur allié pour rester en contact régulier et que mon blog serait un des moyens de partager ma nouvelle routine avec ceux que je laissais derrière moi. Et j’avais raison. Cependant, le temps passé outre-Atlantique a lentement écrémé ma liste d’amis français pour ne laisser dans ma tasse que les plus importants, ceux qui comprenaient mes choix malgré la tristesse réciproque de vivre éloignés. J’ai alors commencé une vie au Yukon et pris d’autres habitudes, sereinement, car je savais que mes piliers étaient bien ancrés là d’où je venais.

Joie
©John G.

À mon arrivée, comme beaucoup, je connaissais ma lune de miel de voyageuse, où tout allait merveilleusement bien : j’avais un bénévolat de rêve, je découvrais un nouvel environnement qui semblait me correspondre en tout point, je m’adaptais, j’expérimentais, je vivais l’intensité du moment présent, j’envoyais de longs mails régulièrement, j’écrivais sur le blog … En bref, je planais sur mon petit nuage ! J’avais bien conscience que cela ne durerait pas. J’avais raison encore. Les premiers obstacles sont venus entraver cette phase d’euphorie à peine deux mois plus tard. Mon volontariat s’est achevé de manière inopinée. J’avais des difficultés à m’exprimer dans la langue de Shakespeare. Mais surtout, je n’étais plus trop certaine de vivre ce pour quoi j’étais partie. Alors, le manque de mes proches a surgi soudainement, me prenant presque par surprise, pour me gifler brutalement en plein visage. Je réalisais, à ce moment-là, que l’expatriation, ce n’était ni plus ni moins qu’un perpétuel questionnement sur le fait de rester ou de rentrer. J’ai décidé de rester, luttant contre la facilité de rentrer pour retrouver mon cocon.

Distance
©Mathieu G.

Depuis, il y a eu des hauts et des bas (… le fameux ascenseur émotionnel). Vivre ailleurs demeure une vie comme les autres bien que les réseaux sociaux véhiculent un message complètement différent, celui d’un quotidien parfait, lisse et heureux. J’ai loupé, physiquement, des naissances – une dizaine de bébés sont nés dans mon entourage en seulement trois ans, des fêtes de famille, les 60 ans de mon papa, le décès de deux personnes. Je n’ai pas soutenu et ne soutiens toujours pas ma grand-mère comme je le souhaiterais. J’ai perdu de vue des personnes qui me manquent. J’ai compris qui serait toujours là pour moi, et ce, quoiqu’il arrive. J’ai eu la chance de recevoir mes parents, Mathieu puis Amandine, à Whitehorse. J’ai rencontré mon Fisherman avec qui nous bâtissons une vie à deux. J’ai adopté Ouna, ma première chienne à moi. J’ai croisé le chemin de très belles personnes, rarement des qui restent cependant. J’ai reconstruit un cercle social à l’image de mon pays d’accueil, où locaux et étrangers se côtoient. Finalement, le plus difficile dans tout cela a été de trouver un équilibre, celui qui me permettrait de prendre mon envol loin du nid, tout en restant connectée à mes racines.

Tout est une question de juste milieu et de calculs minutieux. Je tente d’organiser mon temps pour vivre pleinement dans l’environnement que j’ai choisi tout en gardant contact avec mes proches. Croyez-moi, cela n’est pas toujours facile, même si les nouvelles technologies aident grandement. Les échanges ont perdu de leur spontanéité : sans données mobiles, les messages du type « Tiens, je viens de voir une statue de lion, du coup, j’ai pensé à toi » ont disparu de mon quotidien. Se poser quelques heures pour partager des nouvelles par mails devient de moins en moins aisé. Planifier des appels aussi. Essayez, vous, de programmer des Skype sans perturber la routine des uns et des autres, avec neuf heures de décalage horaire. Vous verrez que cela relève presque de Mission impossible. Mais à côté de cela, je rentre en France une fois par an et à chaque fois, c’est comme si j’étais partie la veille.

Voyage - retour en France
©Kelly Tabuteau

Ma famille me manque. Mes amis me manquent. Pourtant, j’ai fait le choix de vivre à l’étranger, un choix que certains peuvent qualifier d’égoïste. Moi je dirais que j’ai fait le choix de mener une vie qui me rend heureuse, et je le suis.

 

« Ce doit être ça les vrais amis. Ceux qui restent même quand on part, qu’on retrouve en revenant, une semaine, un mois, un an, cinq ans après. », Agnès Ledig, Pars avec lui (2014)

 

HistoiresExpatriéesCet article participe au RDV #HistoiresExpatriées organisé par Lucie du blog L’Occhio Di Lucie. Chaque mois, aux alentours du 15, des blogueurs expatriés aux quatre coins du monde se retrouvent autour d’un thème imposé, pour échanger des anecdotes sur la vie hors de leur pays natal. J’ai tout de suite adoré le concept alors me voilà 🙂
Août 2019 : La distance.

Retrouvez les articles des participants du rendez-vous #HistoiresExpatriées de ce mois-ci :


14 réflexions sur “Histoires expatriées | La distance

  1. Quel bel article ! Tu es partie vivre tes rêves et je ne pense pas que ça soit égoïste. Rester près de ceux que tu aimes mais avec le regret de ne pas avoir essayé de réaliser tes projets aurait aussi été douloureux. Je ne sais pas s’il y a un pallier à passer pour qu’ensuite cet ascenseur émotionnel se stabilise. A voir au fur et à mesure des années…

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    1. En lisant les articles des autres expatriés, partis depuis plus longtemps que moi, j’ai l’impression que l’ascenseur émotionnel continue ses va-et-vient avec le temps. Mais le bonheur du quotidien compense avec les périodes de doutes et de coups de blues 🙂

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  2. C’est vrai qu’au moment des fêtes j’avais aussi eu du mal avec la distance… et qu’elle s’est surtout faite sentir quand je n’avais pas le moral ! Mais finalement je me demande si nos amis « en métropole » dont on s’éloigne, on ne les aurait pas perdus de vus même en restant, juste parce que la vie nous fait changer… ? Enfin dans tous les cas, c’est un bon thème pour se rendre compte que c’est une « souffrance » ou en tout cas une préoccupation pour beaucoup d’entre nous !

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    1. C’est une belle réflexion ! Je pense comme toi que l’écrémage des amis se serait fait même sans expatriation. Chacun change, les vies prennent des directions différentes et on s’éloigne malgré l’attachement que l’on a pour les uns et les autres.

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    1. Oui, car finalement, si la distance est difficile à gérer, notre nouveau quotidien d’expatriées est voulu. Nous restons dans notre pays d’adoption et composons avec les côtés parfois un peu plus négatifs 😉

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  3. Ce texte est merveilleux. Tu es dans le vrai.
    Le doute fait partie de toute façon de tous les choix que l’on peut faire. Ta famille, tes vrais amis(es) continuent à soutenir ta décision. Tu n’es pas égoïste (la vie est beaucoup trop courte).
    Certes il y a des moments où nous nous disons tous j’aurais dû être là. Mais à chaque fois tu es présente via internet (ce n’est pas pareil et bien soit).
    Je te le redis : vie la vie qu’il te plaît de vivre.
    Et je me répète encore une fois, normal certaines personnes radotent avec le temps, ou bien c’est le vocabulaire qui leur manque :
    TU ÉCRIS DÉCIDÉMENT MAGNIFIQUEMENT BIEN.
    Bisous de la part de Cathy et de moi même.

    🤩🥰😍😘

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  4. Aaah, la fameuse distance ! Aaah, l’éternel dilemme des expat’ : je rentre-tu ou je ne rentre-tu pas ?! Voilà plus d’un an que je suis à Québec (hello le retour aux études), et je suis bien contente d’avoir osé continuer l’aventure malgré les difficultés (dont les questionnements existentiels #vismaviedexpat : « Mais pourquoiiiiiii rester déjà ? Et toutes ces rencontres éphémères qu’on fait, hein ? Pourquoiiiiiii ? » xD ).
    Puis, cet appel du Grand Nord qui persiste, va falloir que j’y réponde à un moment ou un autre … mais ça, l’avenir nous le dira 😉

    Au plaisir de te lire en tout cas 🙂
    Une probable future Yukonnaise 😉

    Aimé par 1 personne

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