Histoires Expatriées | Mon intégration

Alors, le regard vif, je regarde tout autour de moi, à l’affût du moindre mouvement dans le ciel.

Après huit mois d’absence sur le blog, je prends enfin le temps de me poser pour écrire ici. Ces dernières quelque trente-deux semaines ont été bien chargées entre un nouveau travail plaisant mais énergivore, des vacances yukonnaises avec une très bonne amie de France, un road-trip à travers une partie du Canada, et un retour aux sources près de mes proches en banlieue parisienne. Ajoutez à cela mes démarches administratives pour obtenir ma résidence permanente et une reprise dudit travail début novembre, ma motivation pour rédiger quelques billets de blog s’est complètement envolée. Appelez cela flemmardise, fainéantise ou paresse ; moi je l’appellerai plutôt « mise entre parenthèse » … du blog, des réseaux sociaux et des écrans en général… J’ai passé davantage de mon temps libre à lire de vrais livres ou à crapahuter dans la nature qu’à être assise derrière un PC. J’ai pourtant plein de choses à raconter ! Mais je trouve toujours des tonnes d’excuses pour ne pas me mettre à l’écriture. Bref, tout cela pour dire que c’est finalement le rendez-vous mensuel des Histoires Expatriées qui m’a sortie de ma léthargie.

Salty Lake
Un lac salé près de Whitehorse, une vraie perle ! ©Kelly Tabuteau

Le thème de décembre, c’est « L’intégration dans mon pays d’accueil ». Si en le lisant, je me suis dit un truc du genre, « Trop bien, j’ai trop de chose à écrire », je me suis vite aperçue que le sujet ne serait pas si facile à traiter, et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, je vis à Whitehorse depuis plus de deux ans maintenant et dès que j’y ai posé les pieds, j’ai su que c’était l’endroit où je voulais vivre tellement je m’y sentais bien. Ici, je pouvais être moi-même. Est-ce que cela signifie que, tout compte fait, je n’étais pas intégrée dans mon propre pays d’origine ? Deuxièmement, j’avais bien quelques exemples à citer mais en définitive pas de quoi en tirer un article consistant. Obtenir un visa, décrocher un travail et dégoter un appartement, est-ce suffisant pour se considérer intégrer dans son pays d’accueil ? Certes, c’est un bon début, mais cela ne fait pas tout, loin de là.

J’ai donc fait quelque chose que je ne fais quasiment jamais : googler le thème pour trouver de l’inspiration… Je suis tombée sur un article d’April International, qui donne cinq conseils pour bien s’intégrer dans son pays d’expatriation. Bingo ! Je me suis dit que c’était une bonne base pour commencer à me délier les doigts. Selon les critères de cette compagnie d’assurance voyage, l’intégration se résume à apprendre la langue du pays, explorer son nouvel environnement, adopter le mode de vie local, construire une vie sociale et garder contact avec son pays d’origine. Je dois avouer que c’est une belle synthèse qui regroupe les éléments primordiaux de la vie quotidienne d’expatrié, et à première vue, je dirais que je remplis tous ces critères. Toutefois, je ne me sens toujours pas entièrement intégrée, même après 27 mois au pays des caribous.

The Tors
En randonnée… ©Kelly Tabuteau

Oui, je parle désormais anglais couramment, néanmoins la confiance pour s’exprimer dans la langue de Shakespeare n’est toujours pas là. Je continue à travailler en milieu francophone, je demande les services en français auprès de mon banquier, et dans les soirées avec les amis de mon Fisherman (tous anglophones), j’ai parfois l’impression de n’être qu’une observatrice. Je passe très souvent de bons moments, mais je n’ose toujours pas m’immiscer dans les conversations, au risque d’attirer l’attention et de bafouiller des phrases approximatives avec le stress.

Oui, je connais mon quartier sur le bout des doigts, ma ville aussi d’ailleurs, mais qu’en est-il de mon nouveau pays ? Le Canada est tellement immense que je ne suis pas certaine qu’une vie entière soit suffisante pour le découvrir intégralement (c’est déjà ce que je pense du Yukon pour tout dire). J’en ai eu un pré-aperçu lors de ma traversée en septembre mais il me reste tant à parcourir…

Oui, je cuisine dorénavant au sirop d’érable, j’essaye jour après jour d’adopter la philosophie du « Yukon time », je suis dehors dès que j’en ai l’occasion et je suis toujours curieuse de découvrir des coutumes propres au mode de vie canadien. Cependant, je ne chasse pas, je ne pêche pas, et j’avoue même ne pas vraiment savoir comment me servir d’une hache sans m’amputer le pied. Je ne dîne pas encore à 17 h (quoi que les francophones du Canada dînent aux alentours de midi et soupent vers les 17 h), je suis toujours mal à l’aise à tutoyer des inconnus et je suis toujours autant surprise par certains prix pratiqués ici-haut (le dernier en date, 14,99 $, soit 9 et quelques euros, pour 125 grammes de pignons de pin).

Oui, je tisse des liens sociaux, bien que la majorité soit éphémère. Voyageurs de passage à court ou long terme, les personnes rencontrées finissent le plus souvent par repartir, me laissant à chaque fois avec un sentiment de solitude. Nous avons beau nous persuader que nous resterons en contact, chacun sait bien que la relation ne sera plus jamais pareil. Ici, les amitiés se lient et se délient aussi rapidement que passe une journée en hiver. Alors inconsciemment, je finis par considérer certaines d’elles avec un certain détachement pour ne plus subir les aurevoirs. Il y a bien les relations professionnelles, qui restent malgré tout dans le cadre du travail, ou les amis de mon Fisherman sur lesquels je peux compter. J’ai cependant du mal à toutes les considérer comme « mes » amis locaux, bien que cela n’enlève rien à l’affection que je leur porte.

Oui, je garde des contacts réguliers avec la France, famille proche et quelques amis. D’ailleurs, une expatriation, c’est, sans nécessairement le vouloir, un grand ménage de printemps dans son carnet d’adresses. N’y restent que les personnes qui comptent le plus, celles qui comprennent vos choix, qui les acceptent même s’ils les rendent tristes et qui sont là peu importe la distance. Ce sont ces mêmes personnes avec qui rien n’a changé quand vient le moment des retrouvailles. Malgré les mois écoulés, on a l’impression de s’être quitté la veille et de reprendre le cours normal de notre ancien quotidien.

Carcross Desert
Le désert de Carcross. ©Kelly Tabuteau

Alors comment puis-je me considérer ? Suis-je réellement intégrée ou n’est-ce qu’une intégration en apparence ? Au fond, je suis toujours semblable, même si j’ai changé sur bien des points. Je me suis remise en question et j’ai remis en question mon quotidien. J’adopte petit à petit le lâcher prise typique des yukonnais. J’ai de nouveaux repères et je me familiarise avec de nouvelles traditions : à présent, je ne rechigne plus à travailler le 1er mai, je me fais un plaisir à déguster un repas de Thanksgiving (… sans dinde) et j’ai même adopté un chien à la SPA locale. Alors oui, finalement, je me considère globalement intégrée.

 

« Mon grand-père disait: S’intégrer à une nouvelle culture, c’est comme lire un livre plusieurs fois. La première lecture, généralement, c’est pour se familiariser avec les personnages. À la deuxième lecture, on s’intéresse davantage à l’histoire. Mais après la troisième lecture, si on arrive à raconter cette histoire avec passion, c’est qu’elle est aussi devenue la nôtre et les personnages, des membres de notre propre famille. », Boucar Diouf.

 

HistoiresExpatriéesCet article participe au RDV #HistoiresExpatriées organisé par Lucie du blog L’Occhio Di Lucie. Chaque mois, aux alentours du 15, des blogueurs expatriés aux quatre coins du monde se retrouvent autour d’un thème imposé, pour échanger des anecdotes sur la vie hors de leur pays natal. J’ai tout de suite adoré le concept alors me voilà 🙂
Décembre 2018 : Mon intégration dans mon pays d’accueil – Marraine : Éva, du blog Frenchy Nippon.


7 réflexions sur “Histoires Expatriées | Mon intégration

  1. J’adore vraiment ton blog. On sent la passion que tu as. Et je me suis retrouvée dans pas mal des choses. Oui, on peut être étrangère dans son propre pays ou son quartier. J’ai perdu mon français à l’âge de neuf ans, et ce que tu dis c’est moi en français. Blogger m’aide beaucoup, parce que maîtriser une langue, pour moi, ça se passe à l’écrit aussi comme je suis artiste / écrivain et j’enseigne l’anglais et allemand. Bref, entendre des gens parler en français avec les accents et dialectes différents, ça m’a beaucoup aidé.

    Manger vers 17h c’est comment un peu fort. On le fait aussi en Finlande. Moi, j’arrive pas. 🙂

    J’ai encore beaucoup des choses à rajouter, mais je dois laisser ça pour la prochaine fois.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci JR pour ton témoignage. Moi non plus, je n’y arrive pas à manger à 17 h, c’est plutôt de l’ordre du 19 h 30, ce qui est encore tôt pour moi qui avais davantage l’habitude de dîner à 21 h !!!

      Et pour quelqu’un qui a perdu son français, tu écris superbement bien ! Bravo 🙂

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